Un auteur à la plume magnifique :)
Je perdais pied, un peu comme à la mer. Vous avancez dans l'eau, vous avez de l'eau jusqu'au menton, et soudain le sable dur et ridé se dérobe sous vos pas, vous sentez que vous vous enfoncez, vite vous fermez la bouche, vous pincez les narines, le casque froid de l'eau vient vous coiffer. Aussitôt vous donnez un petit coup de talon et vous remontez comme un ludion... On connaît tous ça. Mais là, moi, ça n'était pas à la mer, il n'y avait pas d'eau, c'était dans l'air ou peut-être dans la vie. Je perdais pied dans la vie, sur le boulevard ou au bureau, ou au restaurant, en me levant pour sortir de table, ou chez moi, dans mon salon, n'importe où. Cela ne durait jamais longtemps, j'émergeais bientôt comme un ludion, moi aussi. En raison de la brièveté du phénomène, je ne m'en étais pas inquiété outre mesure. Au fond, quoi qu'il nous arrive, on se dit toujours que ça va passer, que ça n'est qu'une sensation « comme ça », sans vraie cause, sans vraie signification. Mais finalement, avec le recul dont je parlais tout à l'heure, ce recul décisif que me confère mon nouvel état, je suis bien placé pour estimer que tout a une cause et un sens.
CHÂTEAUREYNAUD G-O. (1997), Le goût de l'ombre. Nouvelles, Paris, Actes Sud ; p7-8